Cameroun : voici pourquoi le RDPC reste maître du jeu politique

Paul Biya, président du Rdpc lors du congrès de son parti en 2011. Crédit photo: journalducameroun.com
Paul Biya, président du RDPC lors du congrès de son parti en 2011. Crédit photo : journalducameroun.com

La semaine dernière, j’ai rédigé un billet descriptif présentant les résultats des élections législatives qui se sont déroulées au Cameroun le 30 septembre dernier couplées à l’élection municipale. J’ai conclu ce billet sur ces interrogations : le RDPC est-il trop fort ou est-il favorisé par un jeu politique mal arbitré ? Dans ce billet, il est question d’analyser le jeu politique lors de ces élections pour ressortir quelques raisons de l’hégémonie du RDPC, parti au pouvoir.

Le premier constat à faire concerne le code électoral, loi qui encadre le jeu électoral dans notre pays. Il n’a jamais fait l’unanimité entre les différents acteurs du processus politique. C’est le minimum. Il est incompréhensible que dans le cadre d’un match de football, les équipes ne s’entendent pas sur les règles du jeu. De prime abord, le jeu est mal défini. Au  rang de ces iniquités, il y a tout de même la convocation du corps électoral qui dépend du président de la République, par ailleurs président d’un parti politique en compétition.  En langage plus simple, c’est comme si, Coton sport de Garoua, une équipe camerounaise allait livrer un match de football contre Asec d’Abidjan de Côte d’Ivoire et que la date de la rencontre est fixée par le président de la fédération camerounaise de football à son temps voulu. Sera-t-il partial ou impartial ? Quelle image auront les adversaires de la rencontre ? Même s’ils parviennent à jouer le match et qu’ils perdent, seront-ils satisfaits ?

Ensuite, ce qu’on  a appelé la biométrie. Certains acteurs arguent d’ailleurs cela comme une grande victoire. Or, elle n’avait de biométrie que l’inscription et rien d’autre puisque personne ne pouvait voter biométriquement, c’est-à-dire par un système de reconnaissance digitale. Lorsque les électeurs allaient dans les bureaux de vote, les responsables dans le bureau prenaient leur carte électorale, les identifiaient et les envoyaient voter. Après quoi, il fallait encore se salir les mains dans une encre annoncée indélébile,  mais pourtant délébile. Un vote biométrique aurait consisté à faire entrer l’empreinte digitale du votant dans un système informatique afin qu’il soit identifié avant de le faire voter.

La campagne électorale qui s’est déroulée du 15 au 29 septembre a été marquée par trois faits : la diabolisation de l’autre, la démocratie buccalo-bachique et des politiciens en panne d’idées.

La diabolisation de l’autre est une pratique de plus en plus récurrente dans le jargon politique camerounais. Elle consiste à se servir des médias pour proférer aux adversaires politiques des calomnies. Au lieu de défendre un projet politique ou un bilan, nos hommes politiques passent le temps à traiter leurs adversaires de tous les noms : « Incapables, vendeurs d’illusions, apprentis sorciers », et que sais-je encore ? Mais de tels actes tiennent du fait qu’au pays des lions indomptables, on n’est pas encore parvenu à comprendre qu’un adversaire politique n’est pas un ennemi. Mais juste quelqu’un qui a des points de vue différents pour atteindre un même objectif: développer le pays. Aussi, le parti au pouvoir  est parvenu à inscrire dans l’esprit des Camerounais à travers  les médias publics qui sont à son service l’idée selon laquelle  sans ce parti, le Cameroun entrerait dans le chaos.

La démocratie buccalo-bachique a fait son lit au pays de Um Nyobe. Elle se manifeste par l’achat des votes à travers les dons de nourriture et autres boissons. Très souvent, comme on l’a constaté encore cette fois-ci, les lieux de campagne se transforment en réels lieux de bataille alimentaire. Les candidats distribuent la nourriture. Comme des petits chiens, certains Camerounais se mettent à se disputer cette nourriture. Ils oublient que cette nourriture finira le temps d’une soirée et qu’après, il faudra envisager l’avenir. Cette pratique ne peut qu’être l’apanage d’un parti qui réussit à posséder assez de ressources économiques. Ce parti s’appelle le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). Grâce à sa stratégie de caporalisation et de captation, le parti au pouvoir a réussi à attirer tous les richissimes hommes d’affaires du pays. A côté de ça, tout l’appareil étatique est à son service. Ce qui lui permet d’asseoir son hégémonie par la voie de la nourriture et, malheureusement, pas par celle des idées.

Il faut enfin  se rendre à l’évidence que nos politiciens sont en panne d’idées. J’ai écouté attentivement certains d’entre eux sur les médias camerounais. Grande a été ma désolation. Deux cas de figure se sont présentés. Les candidats sortants issus du parti au pouvoir peinaient à défendre leur bilan. Ils passaient le temps à chanter les louanges du président de la République, leur « seigneur ». Les autres, ceux de l’opposition, qui voulaient obtenir les suffrages du peuple peinaient à développer des idées au sujet de leur projet. Ceux-ci passaient tout leur temps à dire que le parti au pouvoir n’a jamais rien fait. Ils se présentaient indirectement comme des messies venus sauver les mairies et les circonscriptions de l’apocalypse. . Et que retient l’électeur ? Rien. Après avoir été obnubilé par la nourriture et la boisson, on ne lui présente aucun projet politique. Ainsi, c’est de mal en pis qu’ira sa situation : pas de route, pas d’eau et encore moins d’électricité. Des nuits noires à répétition, une eau sale quand bien même elle réussit à couler.

Le jeu électoral étant mal arbitré du fait de tous ces problèmes, le parti au pouvoir en tant que mastodonte politique n’a devant lui que des filets vides. De son côté, l’opposition n’arrive pas à faire bloc pour proposer des idées neuves aux Camerounais. Elle n’a qu’un programme politique (qui n’est pas exhaustif) : Biya Must go !

C’est toute cette cacophonie qui vaut au RDPC, ex-Union nationale camerounaise (UNC),  de rester maître du jeu politique au Cameroun.

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Ulrich Tadajeu
Ulrich Tadajeu Kenfack prépare une thèse de Doctorat en Histoire Politique à l'Université de Dschang, au Cameroun. Ses domaines de recherche portent sur les comportements politiques, les luttes nationalistes, la reconstruction politique après les épreuves de terreur, la communication politique et le web 2.0. Il est également Community Manager dans une institution universitaire d'enseignement et de recherche.

2 thoughts on “Cameroun : voici pourquoi le RDPC reste maître du jeu politique

  1. Franchement, j’ai aimé et compris cette analyse. Tu sais Ulrich, je n’ai pas besoin de suivre nos politiciens pour te donner raison. Tu décris ici une réalité si honteuse. Chez nous, l’adversaire politique c’est l’autre, un ennemi a abattre. Pour satisfaire le peuple, on pense qu’il faut l’acheter avec des aliments comme si sa vie se résumait a ca. Pour l’opposition désordonnée, Biya must go. Le Cameroun va Mal. Beau billet Ulrich. Si seulement…

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