31 années après, le ridicule en pleine expansion au Cameroun.

 

A l’heure où l’Etat entier vibre au rythme du 31ème anniversaire (06 Novembre 1982) de l’accession de Paul Biya à la magistrature suprême au Cameroun, je présente certaines attitudes qui montrent que nous sommes non pas dans une république exemplaire mais dans une république où le ridicule a pris le dessus en habitant les imaginaires et en orientant les actions.

Le président Paul Biya lors d'un message à la nation camerounaise. Crédit photo: angazamag.com
Le président Paul Biya lors d’un message à la nation camerounaise. Crédit photo: angazamag.com

Généralement, lorsque les thuriféraires du parti au pouvoir parlent du bilan de M. Biya, ils évoquent comme acquis la paix et la démocratie. Selon eux, le président Biya a tenu sa promesse en apportant, en octroyant, en offrant et en gratifiant le Cameroun de la liberté ainsi que la prospérité. Il a réussi à maintenir le pays dans la stabilité disent-ils. Mais lorsqu’on évoque la situation économique peu encourageante du Cameroun, ces mêmes laudateurs invoquent la crise économique des années 1990 comme source de notre malaise. On dirait que cette crise aussi atroce qu’elle fut avait esquivé d’autres pays pour s’abattre sur le Cameroun. Ce qui est ridicule. Croire que Paul Biya est le « seigneur tout puissant » venu sauver les Camerounais des affres de ce monde. Croire que tout ce qui est bien fait doit être mis à l’actif de la personne Biya Paul alors que tout ce qui est mauvais est du à des raisons extérieures et donc indépendantes de M. le président. Comme prophète, notre chef de l’Etat aurait certainement une mission de purification des Camerounais à accomplir. Et tant qu’il ne le fera pas, il ne s’écartera pas du pouvoir.

Ensuite, en 31 ans, le régime camerounais piloté des mains de maitre par son chef a réussi à produire un système social basé sur l’idée maléfique. La particularité d’un tel système est qu’il n’admet pas l’expression de voix plurielles. Tout ce qui est différent devient discordant, ennuyeux et est susceptible d’être combattu voire effacé systématiquement. L’adversaire devenant ainsi un ennemi. Celui qui émet des idées différentes un « vendeur d’illusion » lorsqu’il n’est pas traité d’apprenti sorcier. Il s’agit d’un système narcissique qui n’arrive pas à mettre sur pieds une éthique d’acceptation réciproque gage de toute cohésion sociale. On observe à tous les niveaux de la société des actions et des idées mises en place pour taire les pensées alternatives, pour brouiller les voix nouvelles de la modernité. Le pluralisme chanté, récité et même présenté comme acquis du renouveau n’est qu’un pluralisme de façade dans l’optique d’amadouer la communauté internationale ainsi que les bailleurs de fonds.

31 années auront permis à notre président sans tâche ainsi qu’à son équipe de mettre sur pieds une République ridicule par excellence. Une République marquée par l’incertitude,  la surprise, l’incompréhension, la divination de l’anormal et l’ostracisme du normal. Pour être salué, loué, applaudi par toute la société, il faut se démarquer par le bas : voler, détourner, corrompre et parfois même tuer. Si vous ne rentrez pas dans ce cercle là, tant pis pour vous. Vous devenez un rebus de la cité, une sorte de bouillie prête à être avalée par les plus puissants. Alors, se questionner sur sa situation et son avenir devient un mauvais questionnement. Désapprouver des choix peu pertinents et le faire savoir fait de toi un ennemi de la République.  Ainsi, fusent de partout des avertissements, des injonctions te disant « fais attention », « tais-toi », « tu ne sais pas ce que tu dis », « tu es trop jeune », « tu es un enfant gâté, tu ne produis pas, on t’envoie tout et tu parles »…

A tous les niveaux, ce ridicule s’exprime. Mais plus encore il habite les imaginaires. C’est cette lecture que m’inspirent l’inflation des mouvements associatifs jeunes, la cooptation de plus en plus récurrente des jeunes dans des associations aux buts superflus. Officiellement apolitiques, ces associations travaillent à la mise en place d’un système uniciste. Soyez attentifs à leur comportement lors des fêtes (défilés, commémorations…) Toute chose qui montre qu’officieusement, ces mouvements associatifs jeunes qui pullulent de tous les côtés contribuent à la corruption des esprits, à l’habitation des sens et à la colonisation des imaginaires moyennant quelques billets de banque.

C’est dans cette république socialement et idéologiquement ridicule que nous vivons. Qu’on soit clair. Elle n’a pas toujours été autant ridicule. Ou plutôt, les Camerounais ne sont pas ridicules. Peut-être le deviendront-ils à force de vivre dans un système aussi destructeur. Mais l’ostracisme dont sont l’objet ceux qui ont combattu noblement pour la prospérité et la liberté de ce pays montre juste que ceux qui ont pris en main le destin de ce pays à un moment donné ont hérité d’un Etat bien bâti idéologiquement.

Faut-il se taire devant de telles absurdités ? Est-il possible comme le veulent certains de fermer les yeux après 31 ans et de se dire « on va faire comment ? » Ou alors comme Sony Labou Tansi, faut-il crier sans cesse afin de faire venir le monde au monde ?

J’ai déjà fait le mien. A vous de faire le vôtre !

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Ulrich Tadajeu
Ulrich Tadajeu Kenfack prépare une thèse de Doctorat en Histoire Politique à l'Université de Dschang, au Cameroun. Ses domaines de recherche portent sur les comportements politiques, les luttes nationalistes, la reconstruction politique après les épreuves de terreur, la communication politique et le web 2.0. Il est également Community Manager dans une institution universitaire d'enseignement et de recherche.

2 thoughts on “31 années après, le ridicule en pleine expansion au Cameroun.

  1. Je suis vraiment flatté par les angles pertinents de ton analyse aussi fluide que lucide. Tu as su bien dire haut, ce que, probablement d’autres, chuchotent bien bas, ou n’osent jamais dire. C’est peut-être ma première visite ici, je te promets d’y retourner au tant que c’est possible.

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