Je ne suis pas libre

Ce texte n’aurait jamais du sortir de mon disque dur. Mais, actualité oblige, je dois le sortir. Je veux être violent. Il s’agit essentiellement de dire que je ne suis pas libre, je ne suis pas libre de faire ce que je veux lorsque je suis chez moi. Je n’ai plus le droit de me distraire paisiblement, de regarder mes matchs en paix parce que la Sonel (l’entreprise concessionnaire  du service public de l’électricité au Cameroun) a échoué dans son boulot. Une fois de plus, je n’ai pas pu regarder le match hier 10 avril 2014, qui opposait l’Atletico Madrid au FC Barcelone en quarts de finale de la Ligue des champions parce que notre société nationale d’électricité, pardon de coupure d’électricité, nous a une fois de plus sevrés de lumière. De 15 heures à je ne sais quelle heure puisque je me suis endormi. Pour un fan de football et supporter du FC Barcelone, ce n’était qu’une répétition de ce qui s’était déjà passé le 21 mars lorsque le même FC Barcelone affrontait le Real Madrid lors du Classico espagnol. Une coupure d’électricité autour de 14 heures qui m’a empêché d’écouter Samuel Eto’o ce dimanche.  Pour certains, ça paraît bizarre.

crédit image: worldsalvation.info
Crédit image: worldsalvation.info

Mais pour ma part, c’est très significatif et ces coupures, à mon avis, empêchent le sujet d’être libre, de vivre dans la quiétude. Etre libre serait par exemple pouvoir faire ce que tu veux, quand tu veux, surtout lorsque ça ne nuit pas à la liberté d’autrui et du groupe. C’est également se distraire quand tu veux sans que personne ne t’en empêche. Car, de même que les façons d’habiter le monde sont diverses, de même que la société est essentiellement plurielle, les distractions également sont plurielles et varient en fonction des individus. Si certains aiment faire du tourisme, jouer au football ou aller à la discothèque. D’autres aiment regarder le football et ont des clubs qu’ils aiment particulièrement regarder.  Et ces distractions ne sont pas inutiles à la différence de ce que l’on pourrait pensait. Elles sont importantes, voire nécessaires pour permettre au sujet de changer d’idées, de se recréer parfois afin de se remettre à ses activités proprement dites. Or dans un contexte où, à cause des coupures récurrentes de lumière, l’individu ne peut plus rien faire parce que tout est incertain, l’avenir se conjugue avec incertitude. Il n’est plus libre de se distraire en regardant un film ou en regardant un match, parfois il ne peut même plus cuisiner parce qu’il lui faut écraser les condiments et que dame lumière a pris la poudre d’escampette. Désormais, le destin des individus ne dépend plus d’eux-mêmes. Leur agenda n’est plus fixé par eux, mais par la volonté de celui qui coupe la lumière.

Si avenir et incertitude se mélangent, l’individu est-il libre ? S’il est impossible pour lui de rentrer chez lui et de se distraire,de se recréer en toute quiétude et dans le respect de la liberté d’autrui, est-il libre ? Non, il est au degré zéro de la liberté. Il est enchaîné. C’est d’autant plus grave que l’individu, dans ce cas de figure, paie son enchaînement. A la fin du mois, les factures de l’électricité sont toujours plus élevées. On pourrait croire qu’il se réjouit de cette servitude, se sent à l’aise puisqu’il ne manifeste aucun ras-le-bol. Au fond, nombreux en ont marre. Mais ils préfèrent être asservis que mieux. Bien sûr, si mieux ne peut être obtenu que sous certaines conditions extrêmes. On va faire comment ? Mieux, on continue de manger indéfiniment nos beignets. Mais comme disait quelqu’un, il arrive des moments où on ne peut plus mentir le peuple, car il a marre des mensonges éternels. Il décide, peu importe les coûts, de reconquérir sa liberté, la vraie.

NB : ce billet aurait dû être mis en ligne hier, le 10 avril. Mais à cause des coupures de lumière, ça n’a pas été possible.

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Ulrich Tadajeu
Ulrich Tadajeu Kenfack prépare une thèse de Doctorat en Histoire Politique à l'Université de Dschang, au Cameroun. Ses domaines de recherche portent sur les comportements politiques, les luttes nationalistes, la reconstruction politique après les épreuves de terreur, la communication politique et le web 2.0. Il est également Community Manager dans une institution universitaire d'enseignement et de recherche.

7 thoughts on “Je ne suis pas libre

  1. J’avoue, qu’au vu du titre du billet et cette effrayante chaîne, j’ai pensé au pire. Heureusement, à la lecture, je suis soulagé, délivré: les délestages ? C’est devenu quasi-constitutionnel dans nos pays. Les dégâts et désagréments que cela vous cause, sont à inscrire systématiquement au compte pertes et (pas de) profits. Les factures ? On vous facture, à défaut d’ampérage, l’oxygène pollué que vous respirez. Courage, patience et silence. En haut lieu, ils suivent pour vous les matchs et les films. Coluche avait dit « affamés du monde, rassurez-vous: ici on mange pour vous ! ».

  2. J’espère que ces coupures intempestives d’électricité prendront fin un jour au Cameroun et partout ailleurs en Afrique.Suivre un match de football est devenue presque un luxe.J’aime beaucoup votre conception du mot »Liberté »que vous utilisez dans ce contexte particulier.

  3. Tu touches du doigt un problème qui se retrouve un peu partout en afrique.Ils vous coupent le courant et attendent la fin du mois pour vous remettre une facture qui n’est pas à la hauteur du service rendu.Le plus dur c’est que les autorités ont de la peine à trouver des solutions durables.Il va te falloir acheter un groupe électrogène pour suivre les matches.

  4. Mon frère, je ne sais pas si nos gouvernements s’entendent sur la manière dont ils nous dirigent. Chez nous, nous n’avons plus vu le visage du courant éléctrique depuis 2009. Imaginez la suite, nous ne sommes même pas informés de l’actu mondiale. Je suis informé quand je viens au campus (à l’UNIKIS) pour suivre les cours et accéder à l’internet. Vraiment, c’est catastrophique. Nous suivons les matchs par des groupes électrogènes.

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