Achille Mbembe déconstruit le principe de la race

Première de couverture.
Première de couverture.

Dans ce billet, je fais une note de lecture de l’essai critique de la Raison nègre publié par l’intellectuel Achille Mbembe en octobre 2013. Achille Mbembe propose dans son dernier ouvrage Critique de la raison nègre  un texte critique sur notre temps. Il remet en cause la loi de la race c’est-à-dire le paradigme de l’assujettissement, de la mise à mort d’autrui qui a, jusqu’ici, orienté les prises de décision dans le monde. Malgré le néolibéralisme annonciateur d’un devenir nègre du monde, il scrute un avenir commun pour victimes et bourreaux d’hier, dépouillé enfin, c’est son souhait, du fardeau de la race.

C’est l’idéologie de l’exclusion et de la domination de l’autre qui est appelée dans cet ouvrage « raison nègre » (p.24). Dictée par la loi de la race, c’est-à-dire l’exclusion de l’autre pour sa différence, son assujettissement et sa mise à mort, « la raison nègre » s’est répandue avec le capitalisme industriel du XVIIIe siècle. La finalité de cette idéologie étant de légitimer la puissance de l’Europe, son capitanat sur le monde. Les événements majeurs au cours desquels cette idéologie raciale s’est développée sont la traite négrière, la colonisation et l’apartheid. Se considérant comme le pays natal de la raison, l’Europe a inventé le Nègre comme sujet de race c’est-à-dire un objet de son maître, dominé, asservi et humilié parce qu’étant différent. C’est dans ce sens qu’il dit du Nègre qu’il est une « fabrication, une assignation, le sobriquet dont l’autre m’a habillé et dont il cherche à m’enfermer parce que je suis différent » (P.76). Le terme « Nègre » ainsi que le nom « Nègre » sont utilisés pour désigner une « humanité à part » qui est « sans part » parce que n’étant pas comme nous. Des individus qui ne servent à rien, si ce n’est à produire une plus-value. Ce sont des marchandises au service du capital. Le Nègre est par ailleurs un être mauvais, un idiot, une race inférieure qui n’aurait rien à apporter au travail de l’esprit et au projet de l’Universel. Et c’est pour ramener cet idiot à la raison que les colons ont justifié la mission coloniale. Une mission qui partait du principe selon lequel, étant une civilisation supérieure, l’Europe devait apporter la civilisation aux civilisations inférieures. C’est alors que naît l’ordre colonial. Un ordre axé sur une double violence, la violence symbolique d’une part ; la violence physique d’autre part. La violence symbolique consistait à assimiler le Nègre à l’Occidental, nier son existence propre afin qu’il n’existe que pour son maître. Le potentat colonial avait un miroir à travers lequel il regardait le Nègre. Et pour être vu, ce dernier devait cesser d’être lui-même pour s’habiller, se costumer et devenir non pas le maître mais « comme » le maître. Cette violence à l’égard du passé et du futur du Nègre avait pour finalité de le dresser et de le convertir. Elle finissait par désubstantialiser la différence. C’était également un potentat violent physiquement. Achille Mbembe parle de sa « part maudite ». P 154

Mais au fond, tout n’a pas été enlevé au Nègre. Peut-être que la violence abîme et endommage son corps, ce pouvoir nocturne l’humilie, mais il ne lui enlève pas la parole encore moins la faculté de produire la vie et la civilisation. C’est parce que face à cette mise à mort, cette proximité avec les ténèbres, le Nègre n’est pas mort, mais a su se transformer qu’il mérite bien un « requiem ». Au-delà du sens connu de requiem qui est fait à la mémoire d’un disparu pour le pleurer, Achille Mbembe célèbre le Nègre comme un revenant de la modernité. C’est-à-dire, celui qui a réussi à se transformer par la destruction : un transfiguré.

Pour le penseur africain, même si l’Europe a cessé d’être le « centre de gravité du monde », on se dirige de plus en plus vers un « racisme sans races ». Il s’agit désormais des exclus du simple fait de la différence de leurs cultures et de leurs religions. C’est le cas de l’islamophobie ambiant. C’est ainsi qu’on va vers un « devenir-nègre » de l’humanité. Le Nègre n’est de ce fait plus la condition exclusive des Noirs d’origine africaine mais de tous les opprimés, les exclus du capitalisme animiste. Le capitalisme animiste est la mutation du capitalisme industriel ancien à l’époque néolibérale actuelle. C’est un capitalisme numérisé qui réduit le sujet humain en un code numérique. Le Nègre prend désormais une autre forme qui n’est plus seulement raciale mais plutôt la forme dominée, exclue. C’est le subalterne, celui dont le capital n’a pas besoin (P 254).

Comme sortir de la grande nuit, Critique de la raison nègre essaye d’imaginer un futur possible pour le monde, un monde débarrassé de ses maux les plus criards que sont l’exclusion et la domination. Et comme une prophétie, l’intellectuel camerounais affirme qu’il « n’y a qu’un seul monde » constitué de plusieurs parts. Ce monde est ce que tous les humains ont en commun et en partage. Mais, pour que tous les habitants de ce monde se reconnaissent comme des ayants droit égaux, il propose une éthique de la réparation et de la restitution. Plus exactement, il s’agit de « restituer à ceux et celles qui ont subi un processus d’abstraction et de chosification dans l’histoire la part d’humanité qui leur a été volée » (P. 261). Achille Mbembe précise par la suite la forme que pourrait prendre de telles réparations. Il est question, dit-il, des réparations symboliques pour nettoyer les « lésions » laissées par l’histoire. Ces réparations permettront une « montée collective en humanité » c’est-à-dire atteindre un monde débarrassé du « fardeau de la race » (P.242) Ce monde où l’on partage les différences. Une sorte de « tout-monde » Glissantien, bref la citadelle afropolitaine.

A la suite d’Edward Said et de Valentin Y. Mudimbe, Achille Mbembe critique les savoirs produits par l’Occident pour dominer les autres. Il s’insurge contre les divisions, l’exclusion, la différence et toutes les pratiques actuellement en cours visant à diviser le monde en deux races : celle des dominés et celle des dominants. Que ce soit l’immigration, la différence, le capitalisme, le racisme, l’intolérance religieuse et culturelle, le révisionnisme. Comme Edward Said, il critique l’invention du « Nègre » par l’Occident. Rappelons à ce sujet que dans L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, l’universitaire américain d’origine palestinienne s’insurge également contre la création de l’Oorient par l’Occident. Il déclare : « L’Orient est un fantasme produit par les Occidentaux qui affichent ainsi une certitude, leur supériorité et répond à leurs intérêts, la domination. Il faut mettre au jour l’histoire de ces préjugés anti-arabes et anti-musulmans, les déconstruire et les dénoncer. » Et cette invention, comme ce fut le cas en Afrique, répondait à une mission précise : nier l’Oriental, le désubstantialiser, le diaboliser pour justifier et légitimer la mission coloniale. La raison nègre comme l’orientalisme étaient des savoirs, des discours produits par les scientifiques occidentaux, en l’occurrence les voyageurs, explorateurs et hommes de sciences pour légitimer la mission coloniale.

Le texte de Mbembe est à la fois un texte critique sur notre temps, un texte critique sur le passé de l’humanité, mais également une note d’espérance. Une espérance qui se conjugue avec justice, responsabilité et partage. C’est un ouvrage qui pourrait intéresser autant un historien, qu’un littéraire, un philosophe qu’un sociologue, un Africain qu’un Européen. Bref, c’est un texte-monde qui transcende les frontières géographiques, les frontières disciplinaires. C’est le texte d’un penseur indiscipliné à lire car à notre avis, il influencera de manière importante la pensée critique de notre temps et du temps qui vient. Mais peut-il réellement exister un monde débarrassé de la race ?

Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, paris, La Découverte, 2013. 267 P.

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Ulrich Tadajeu
Ulrich Tadajeu Kenfack prépare une thèse de Doctorat en Histoire Politique à l'Université de Dschang, au Cameroun. Ses domaines de recherche portent sur les comportements politiques, les luttes nationalistes, la reconstruction politique après les épreuves de terreur, la communication politique et le web 2.0. Il est également Community Manager dans une institution universitaire d'enseignement et de recherche.

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