Ivan Bargna « la culture n’existe pas »

Ivan Bargna pendant l'entretien. Crédit image: ulrich Tadajeu
Ivan Bargna pendant l’entretien. Crédit image: ulrich Tadajeu

Anthropologue italien, Ivan Bargna enseigne l’ethnoesthétique à l’université de Milan après avoir enseigné l’art africain à Turin. En séjour au Cameroun, dans la ville de Dschang, il animait le séminaire international organisé au Musée des civilisations de Dschang en prélude à l’exposition universelle « Milano 2015 » qui se tiendra en Italie. Ce séminaire qui s’est déroulé le 29 mai dernier avait pour thème « pratiques culturelles de l’alimentation dans l’environnement rural et urbain : le cas du Cameroun ». Il a publié de nombreux articles scientifiques et ouvrages sur l’art : Art et sagesse d’Afrique noire (Zodiaque, 1998), La couleur dans l’art (Citadelles & Mazenod, 2005). Dans cet entretien, il présente la culture comme une invention politique pour, soit unir les gens à l’intérieur, soit les diviser de l’extérieur. Conçue de cette façon, pour lui, la « culture n’existe pas ».

Tamaa Afrika : Qu’est-ce que la culture ?

Ivan Bargna : La culture du point de vue anthropologique est une création collective. Dans la plupart des cas, cette création est inconsciente c’est-à-dire qu’elle n’est pas programmée. C’est un construit-ensemble qui se fait tous les jours dans la vie quotidienne. L’anthropologie utilise la notion de culture pour individuer des valeurs qui sont des modèles de comportements qui inspirent les actions des gens dans un lieu donné. Quand on utilise l’expression « c’est la culture », ça veut dire que c’est la convention sociale, une invention des hommes. D’habitude, la culture est opposée à la nature. La nature se transmet par voie biologique alors que la culture est un apprentissage qui se transmet de génération en génération.

La culture est un savoir-faire, un savoir pratique. Ce n’est pas un simple concept. Le cas de la nourriture est évident. On apprend certains goûts tout simplement en mangeant. Manger c’est une activité biologique, mais également culturelle dans la mesure où, même si tous les hommes mangent, chacun le fait à sa façon.

Si avant, la notion de culture était réservée aux anthropologues, elle a été divulguée. Aujourd’hui, elle fait désormais partie de la quotidienneté. Dans le discours quotidien, surtout celui de la politique, la notion de culture est utilisée pour rassembler les gens ou pour les diriger dans une certaine direction. La culture s’est solidifiée, s’est réifiée, est devenue presque une chose c’est-à-dire qu’elle a désormais un caractère de solidité qui nous amène à la considérer comme quelque chose de figé,  insensible aux modifications.

C’est une perspective qui est le contraire de la vision anthropologique. Celle-ci insistait beaucoup plus sur la pluralité des cultures et sur le changement.

La culture n’est-elle donc qu’une invention comme vous semblez le dire ?

Oui c’est-à-dire qu’on utilise la notion de culture pour souligner les caractères partagés par les gens en les voyant comme des blocs homogènes qu’on ne peut pas diviser. On voit à l’intérieur des cultures toutes les personnes comme si elles étaient égales les unes aux autres et tout à fait différentes des personnes d’une autre culture. Tout homogène à l’intérieur et tout hétérogène par rapport à l’extérieur tandis qu’il y a toujours des relations, les cultures changent dans leurs échanges et les personnes traversent les cultures. Si on regarde bien, les personnes sont toutes différentes. Mais l’usage de la culture donne des ressources à la politique pour allier les gens et serrer les rangs ou pour les diviser aussi. Les unir à l’intérieur et les diviser de l’extérieur.

Quand on parle de culture, on parle d’une notion. Une notion c’est une abstraction. C’est quelque chose qui peut être utile pour comprendre la réalité, mais c’est autre chose par rapport à ce qui se passe dans la vie quotidienne. La culture c’était quelque chose qui nous aidait à expliquer la réalité, mais aujourd’hui, la notion de culture est passée d’un autre côté. C’est à l’intérieur de la vie quotidienne, ce n’est plus le champ réservé à l’anthropologie. Si avant, la culture servait à expliquer les réalités, aujourd’hui, c’est la culture qu’on cherche à expliquer, à comprendre.

Quelle est la différence que vous pouvez faire entre culture et identité ? 

En tant qu’anthropologue, je préfère lier la culture à la diversité plutôt qu’à l’identité. L’identité c’est quelque chose d’homogène, c’est être égal à soi-même. A = A, pas plus. Il n’y a pas de rapport à l’extérieur tandis que la diversité relève de l’intention de s’ouvrir à l’extérieur et de reconnaître la diversité dans soi-même. Il y a beaucoup de différences. Souvent, on cherche une chose et le contraire. Il y a des ressemblances, des diversités. Ça dépend de l’intention dans laquelle on va l’utiliser, des pratiques concrètes à l’intérieur desquelles ces discours ont été tenus.

Quelle place pour la diversité culturelle dans cet environnement ?

La culture a plutôt à voir avec la diversité que l’homogénéité.

La diversité est partout, à l’intérieur comme à l’extérieur des cultures qui n’existent pas en tant que telles.

C’est plutôt considéré de flux culturels. Parfois, il y a quelque chose qui se compose avec une certaine solidité, mais qui peut quand même changer. Surtout dans ce contexte de globalisation et de mondialisation. Alors ces mélanges sont toujours un peu des querelles, de l’autre des échanges pacifiques.

Internet peut-il aider dans la circulation et les échanges culturels ?

Ça dépend. Ce n’est pas la technologie en tant que telle qui peut changer les choses. On peut utiliser Internet et les réseaux sociaux de plusieurs façons. Dans la plupart des cas, ce sont des discussions entre amis. Ce sont des conversations entre les gens semblables qui se connaissent déjà et qui partagent les mêmes intérêts. La réponse qu’on y trouve dépend de la question qu’on a posée. On peut rester toujours chez soi bien qu’on passe la journée sur Internet. C’est quelque chose qui va au-delà de la technologie qui nous permet de l’utiliser dans un sens ou dans l’autre.

 

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Ulrich Tadajeu
Ulrich Tadajeu Kenfack prépare une thèse de Doctorat en Histoire Politique à l'Université de Dschang, au Cameroun. Ses domaines de recherche portent sur les comportements politiques, les luttes nationalistes, la reconstruction politique après les épreuves de terreur, la communication politique et le web 2.0. Il est également Community Manager dans une institution universitaire d'enseignement et de recherche.

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