Que signifie mourir au Cameroun ?

Cérémonie de levée de corps des soldats tombés à l'Extrême-Nord: Quartier général de Yaoundé le 28 août 2014.  ©Eric B. Lamere
Cérémonie de levée de corps des soldats tombés à l’Extrême-Nord: Quartier général de Yaoundé le 28 août 2014.
©Eric B. Lamere

La fête de la jeunesse au Cameroun a été célébrée le 11 Février. Comme d’habitude, les « jeunes » se sont mobilisés un peu partout sur le territoire national  pour manifester leur soutien au chef de l’Etat surtout en cette période trouble où Boko-Haram frappe à nos portes et sème la terreur. Comme d’habitude, le président de la République, Paul Biya, a prononcé un discours sec, fade et sans vie le 10 Février.

Discours adressé aux jeunes sous forme de monologue impotent dans lequel il invitait ces jeunes à ne pas suivre les « oiseaux de mauvaise augure » qui cherchent à déstabiliser le Cameroun via les réseaux sociaux. C’est ce que ce régime aura produit en 32 ans de règne : aucun dialogue. Juste des monologues.

Mais c’est davantage la mort qui attire mon attention en cette fête de la jeunesse. Dans un contexte marqué par les attaques de Boko Haram à l’extrême nord avec la terreur qu’on connait, plusieurs personnes meurent. Les civils comme les militaires n’échappent pas à cette barbarie humaine de notre temps. Certains meurent parce qu’ils défendent la souveraineté du Cameroun et donc contribuent à nous faire vivre en paix. D’autres paient le prix de cette barbarie juste parce qu’ils sont des hommes et qu’ils se sont retrouvés sur le chemin de ces ennemis de l’humanité d’un autre genre. La dernière tuerie en date a eu lieu à Fotokol (localité située à l’extrême-nord et frontalière entre le Cameroun et le Nigéria) mercredi 04 février dernier. Alors que les sources officielles annoncent un bilan de près de 81  civils tués pour 13 militaires tchadiens et 06 militaires camerounais, les informations récoltées auprès des habitants parlent plutôt de 400 civils tués. Ce n’est pas autant surprenant dans la mesure où, en contexte de guerre, la bataille des chiffres est un élément important. Cependant, des individus sont morts, au moins une centaine de personnes ont été tuées par ces barbares.

Et comme d’habitude, silence total des autorités. Lorsque je parle d’autorité ici, je parle en premier lieu du président de la République, Paul Biya. Il est le premier soldat, il est le « chef de guerre ». D’ailleurs, c’est lui qui, en mai 2014, déclare la guerre à Boko-Haram. Il est aussi, on ne le souligne jamais assez, un « père ». Il peut humaniser la politique et profiter de ces occasions pour délivrer un « message de vie » et non plus attendre les veilles du 11 février pour faire un monologue  dénué de  « vie » et qui se rapproche plus d’un bois sec que d’un message. Je parle aussi des autres autorités qui refusent de prendre publiquement la parole en de pareilles circonstances pour saluer et célébrer ces morts. Au final, ils sont morts pour que nous vivions. Comme les 26 soldats qui ont été tués en Août 2014 par ces mêmes barbares de Boko Haram.

Je commence à penser que mourir ne signifie plus rien chez nous. Surtout les morts-offrande comme celles qu’on observe en ce moment à l’extrême-nord. Le discours sur ces morts aurait pu être de sérieux messages au ralliement national. Au-delà du devoir de gratitude envers ces « morts-pour-nous », parler d’eux serait une opportunité politique mais aussi patriotique. En ce sens que leur acte de bravoure serait présenté sur la scène publique comme signe d’attachement total à la patrie. Mais que voit-on ? Des jeunes qui passent le temps à soutenir une « chef de l’Etat » absent complètement et silencieux. Non, cher président, au XXIème siècle on ne peut prétendre vaincre un ennemi sans communiquer, sans mobiliser les populations. Cette mobilisation nécessite un supplément d’âme même s’il est hypocrite. Parler des morts, soutenir les familles des morts pour la patrie, montrer que la nation dont vous êtes le premier représentant (qu’on le veuille ou pas) compatit à cette douleur parce qu’ils ont combattu pour maintenir la souveraineté du pays permettraient d’apporter plus de vie à votre façon de gouverner.

On voit que mourir ne signifie rien au Cameroun si ce n’est disparaître comme un vulgaire chien. Je parle des morts-offrande, des morts-martyrs. Mourir même lorsque vous défendez le pays ne fait sens que pour votre famille et ceux qui vous ont connu. Au niveau officiel, votre mémoire n’est pas célébrée autant qu’elle le mérite. Or, l’avènement du patriotisme dans notre société dépend en partie de la façon dont on gère la mémoire et la figure de ces morts. Car leur vie, leurs actes comme ceux des nationalistes des années 1960 est un témoignage de l’attachement à la patrie. Mourir devrait signifier autre chose que ce qu’on voit actuellement dans ce pays.

Je dédie ce billet aux personnes tombés à Fotokol le 04 février 2015 et à toutes ces personnes qui se battent pour que nous vivions! #StopBokoHaram

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Ulrich Tadajeu
Ulrich Tadajeu Kenfack prépare une thèse de Doctorat en Histoire Politique à l'Université de Dschang, au Cameroun. Ses domaines de recherche portent sur les comportements politiques, les luttes nationalistes, la reconstruction politique après les épreuves de terreur, la communication politique et le web 2.0. Il est également Community Manager dans une institution universitaire d'enseignement et de recherche.

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