Célébrer les morts: une opportunité pour l’homme politique au Cameroun

Cérémonie de levée de corps des soldats tombés à l'Extrême-Nord: Quartier général de Yaoundé le 28 août 2014.  ©Eric B. Lamere
Cérémonie de levée de corps des soldats tombés à l’Extrême-Nord: Quartier général de Yaoundé le 28 août 2014.
©Eric B. Lamere

J’ai récemment rédigé un billet dans lequel je m’interrogeais sur le sens et la signification que nos institutions (Cameroun) donnent à certaines mort-offrande.

Pour moi, il s’agit tout simplement d’une profanation de ceux-là qui, sous d’autres cieux, auraient fait l’objet d’un culte global. Non pas parce que leur vie aura été un véritable témoignage de ce qu’on peut attendre lorsqu’on parle de patriotisme, mais parce que leur mort est une manifestation de leur résistance au contre-modèle du patriotisme et de l’humanisme : la barbarie doublée d’une bestialité. Dans ce texte, je prolonge mon interrogation sur la mort en la présentant comme une opportunité politique pour les vivants.

Les vivants ne font pas l’expérience de la mort. Ce qui limite leur possibilité d’interrogation réelle sur ce phénomène. Cependant, les vivants peuvent consacrer ou profaner les morts. Afin, il leurs revient de donner un sens à cet au-delà de la mort pour ceux qui sont partis. Or il apparaît effectivement que les morts n’ont pas la même valeur. Il y’a ceux qui meurent dans leurs lits d’hopital après de longues maladies, il y’a ceux qui meurent dans leurs chambres parce qu’ils étaient des malades qui s’ignoraient, il y’a ceux qui meurent des suites d’accident mais il y’a enfin ceux qui meurent parce qu’ils ont voulu défendre des idées, des valeurs constitutives de notre nation. Ils ont voulu être patriotiques et sont tombés car en face d’eux, il y’avait des ennemis de la nation, les vrais ennemis. Je parle des personnes tombées parce qu’ils ont voulu revendiquer un mieux-être pour eux et pour les leurs.

Il s’agit notamment des personnes mortes sur le champ de guerre qui veulent défendre l’intégrité de notre territoire, il s’agit des individus qui combattirent pour notre réunification et notre indépendance totale, des autres individus tués pour avoir revendiqué en 2008 un mieux-être existentiel pour les camerounais…Ces morts ajoutées à ceux tombés parfois dans des accidents catastrophiques, des catastrophes naturelles sont de sérieuses opportunités pour ceux qui nous dirigent.

L’homme politique doit utiliser toute situation qui se présente à lui comme opportunité d’accroitre son prestige auprès de ceux qui l’ont élu (au cas où ils l’ont effectivement élu). Toutes ces morts peuvent dont être des objets de discours dans un pays comme le Cameroun où, parfois, on a l’impression que les dirigeants manquent les sujets de discussion. Prendre la parole sur ces morts, prononcer un message de vie, un message de fraternité à ces occasions serait plus fédérateur et susciterait davantage l’émotion collective et, peut-être, le ralliement que des déclarations sèches et sans vie comme celles de mai 2014 à l’élysée.

une nation a besoin de narration pour se construire. Cette narration peut s’appuyer, entre autre, sur le sens du combat de ceux qui sont morts. Car, s’ils combattaient contre le contre-modèle de la nation, alors ils étaient des patriotes qui sont allés jusqu’au sacrifice ultime dans l’expérience de ces valeurs. Leur vie aura donc été un témoignage de ces valeurs pour s’achever par une offrande totale. Comment ne pas se servir de leur mort comme support d’un discours sur la nation ? Comment ne pas se servir de leur mort pour, enfin, devenir simplement des humains ? Comment ne pas se servir de leur mort pour annoncer un message de paix et de fraternité qui ferait plus sens dans la mesure où leur mort permettrait de rendre mieux compte de ces valeurs ?

Pour qu’elle puisse fédérer, l’émotion doit être utilisée par les hommes politiques. Ils doivent construire un discours, développer des campagnes de communication pour faire accepter ces émotions comme « seul » état d’esprit qui vaut pour ce moment. On l’a vu avec la fameuse affaire charlie Hebdo. De commun accord avec les médias, les hommes politiques français ont pris les devants de la scène pour construire tout un discours sur la liberté et les droits de l’homme autour de Charlie Hebdo.

Même si le journal était assez controversé dans l’opinion, ils ont réussi à faire des noms des morts rassemblés sur le syntagme « Je Suis charlie » un slogan des valeurs de liberté et de droit de l’homme. Ils ont réussi à faire de leurs émotions, des émotions mondiales en produisant un discours sur les morts, des morts-offrandes. Quelques jours plus tard, François Hollande connaissait une hausse de popularité jamais atteinte selon les instituts de sondage.

Or, au Cameroun, depuis près d’un an, des gens sont tués par dizaine, centaines par  les barbares de Boko Haram. Chaque jour, c’est le même discours « on a déclaré la guerre à Boko Haram ». Cette déclaration suivie des différents rassemblements des ministres au Cameroun comme ailleurs ne suffisent pas pour barrer la voie à Boko Haram. Il faut l’implication des populations. Or, celles-ci ne s’impliqueront réellement du nord au sud, de l’est à l’ouest que lorsqu’on aura suscité en elles une émotion générale.

Lorsqu’on rentre dans l’histoire d’un pays comme le Cameroun, on se rend compte que ceux qui ont réussi à faire accepter certaines idées au sein de la population, ce sont les leaders politiques soit ceux au pouvoir, soit les plus charismatiques. Aujourd’hui, pour faire exister cette idée d’émotion au sein de la population camerounaise, il faut que Paul Biya et ses ministres deviennent des hommes tout simplement. Pour le devenir, ils est nécessaire transformer ces morts-offrande en opportunité politiques.

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Ulrich Tadajeu
Ulrich Tadajeu Kenfack prépare une thèse de Doctorat en Histoire Politique à l'Université de Dschang, au Cameroun. Ses domaines de recherche portent sur les comportements politiques, les luttes nationalistes, la reconstruction politique après les épreuves de terreur, la communication politique et le web 2.0. Il est également Community Manager dans une institution universitaire d'enseignement et de recherche.

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