Ernest Ouandié: 43 ans après, le combat continue!

Lettre à Ernest Ouandié au pays des morts : « le Combat continue » !

En rendant l’âme le 15 janvier 1971 après la fusillade suite au procès expéditif dont il a été l’objet, voici la phrase que déclara Ernest Ouandié alors tête de proue de l’Union des Populations Camerounaises (UPC), parti nationaliste du Cameroun : « d’autres poursuivront le combat. » 43 ans après, on peut s’arrêter et se demander : ces autres ont-ils poursuivi le combat ? Ou encore, poursuivent-ils le combat ?

Ernest Ouandié menotté le jour de son assassinat. Crédit image: cameroonvoice.com
Ernest Ouandié menotté le jour de son assassinat. Crédit image: cameroonvoice.com

Pour combattre, cher ancêtre, il faut savoir ce qu’on doit combattre. Le combat de votre temps contre les forces coloniales puis néocoloniales est resté le même mais a évolué et a pris des formes internes. Maintenant, en plus des forces néocoloniales, il faut combattre les forces patrimoniales qui ont pris l’Etat en otage pour se servir et servir leurs besoins villageois, familiaux et claniques. Ça veut dire que même si la main du père est toujours visible, celle du fils l’est davantage et est plus nocive que la main du père car il s’agit d’un crime à la manière de Caïn et Abel dans la bible. Il y’a toujours quelque chose à combattre. Mais je me demande s’il continue.  En passant, après vous, Ahidjo ne s’est pas éternisé au pouvoir comme veut le faire son successeur. Le pays a connu des moments de relative gloire économique avec Ahidjo et est tombé dans une somnolence et une décrépitude avec son successeur. Une preuve : depuis 1982, nous sommes dans un régime de moralisation des comportements et de rigueur dans le travail mais en 201 3, tout un gouvernement est en prison, les détournements sont devenus le pain quotidien des Camerounais d’en haut, ceux que vous avez combattu à votre temps. Autre chose : en 1982, le seul président que j’ai connu depuis que je suis né, disait à nos ainés qu’il apporterait la prospérité ; au début des années 1990, il répéta la même chose en disant que le Cameroun doit retenir de lui l’image de celui qui a apporté la prospérité ; mais c’est en 2012 qu’après les grandes ambitions, notre pays entre dans les grandes réalisations dans les discours car sur le terrain ce sont encore les « grandes poses de premières pierres ». En 2013, il nous dit que le Cameroun va mal, ce qu’il dit depuis 10 ans maintenant autour du concept de l’inertie. Ce qui est curieux est qu’il pose les questions dans son discours de fin d’année alors qu’on attend de lui des réponses.

Cher ancêtre,

 Tu vois le chemin parcouru. Il n’est pas loin de ce que toi et tes vaillants compagnons aviez laissé. Après votre mort, vous avez connu un effacement complet des discours mémoriels et officiels des leaders de l’époque ainsi que de leurs successeurs.  Même si au début des années 1990, vous avez été réhabilité, seule une partie de la population fait référence à vous comme de véritables héros et martyrs, comme les véritables pères de notre nation. Pour d’autres, vous êtes des « inconnus », parfois même des « terroristes ». Mais, depuis que j’écoute les discours de notre « président fondateur », je ne l’ai jamais entendu faire référence à vous. Les documents qui parlent de vous n’en font qu’allusion sans mettre en exergue le combat élogieux et digne que vous ayez mené. Bref, à la différence de la formule « la patrie reconnaissante », au Cameroun, « la patrie assassinante ».  La montée fulgurante de Pierre Semengue que vous avez connu est assez illustrative.

Mais ce désir d’assassinat d’un parent mort pour nous n’a produit que l’effet contraire. En plus, il y a certains qui ont continué et continuent le combat. Ils sont nombreux d’ailleurs. Mongo Beti ou encore Alexandre Biwidi en est un. Il a continué le combat malgré les turpitudes à travers des actions notamment dans le domaine de la littérature avec ses romans et ses essais. L’un de ses essais est d’ailleurs consacré à toi. Main basse sur le Cameroun. Par ailleurs la revue qu’il a créée avec son épouse Odile Tobner, Peuples Noirs-Peuples Africains, est un exemple patent de ce combat ainsi que la librairie des peuples noirs qui se trouve dans la capitale du Cameroun, Yaoundé. Elle sert de cadre d’expression à plusieurs associations qui continuent le combat. Puisque ce combat a évolué, en plus de résister aux forces néocoloniales, Mongo Béti a beaucoup lutté contre les forces patrimoniales Africaines notamment au Cameroun. Mais, en Octobre 2001, il est allé se reposer pour l’éternité et des associations continuent le combat à sa suite. Je pense ici à la société des Amis de Mongo Beti (SAMBE). Au Cameroun, toujours, certaines personnes ont pris la relève pendant la période des villes mortes en 1990. De plusieurs manières, elles ont affirmé leur détermination à porter haut la flamme de la liberté que vous aviez allumée avec vos compagnons. Dans les rues, dans les universités, à travers les œuvres scientifiques, dans la presse. Nous pouvons citer Pius Njawé, Célestin Monga et Mboua Massok.   Ce dernier a réitéré le geste de manière plus symbolique et directe en 2008 à l’occasion du 37eme anniversaire de votre assassinat en déclarant cette phrase devant votre tombe : «…Je suis venu te dire que le combat continue… »

Aujourd’hui, ce combat est porté par des jeunes, par des associations. Car, soit dit en passant, le Cameroun que tu as laissé pour retrouver Um Nyobe et Félix Moumié a changé. La jeunesse est devenue la frange la plus importante de la population. Soucieuse de son avenir ainsi que de celui des enfants de leurs enfants, ces jeunes ont décidé de poursuivre le combat même s’ils ne sont pas nombreux. Ils poursuivent ce combat même s’ils sont découragés par des espions, des agents doubles du régime en place. Ils continuent ce combat contre vents et marées. Ils sont assez nombreux mais je citerai uniquement l’ADDEC (Association de défense des droits des étudiants du Cameroun).

Cher ancêtre,

En 1971, tu avais dit en quittant ce monde que d’autres poursuivront le combat. Cela veut dire que tu avais foi en la jeunesse Camerounaise et même Africaine. Certains t’ont déçu car, après que tu sois mort, ils t’ont assassiné à nouveau et de manière symbolique. Plus encore, ils ont continué dans la même lancée que ceux que tu combattais. Ils ont remplacé les forces coloniales et néocoloniales par les forces patrimoniales et néo-patrimoniales.  Mais d’autres ont été vaillants comme tu l’as été et ont continué le combat en le réaffirmant même devant ta tombe. C’est dire que la foi que tu avais en cette jeunesse de ton temps n’était pas veine. Ils ont poursuivi le combat mais doivent le transmettre afin que les générations futures accomplissent ou trahissent leur mission. Ce sera difficile car l’élite politique majoritaire actuelle a tout mis sur pieds pour qu’ils ne réussissent pas ce combat. Mais il continue !

Salut le sacrifié, salut le héros, salut le vaillant soldat qui tombe au front pour que tout le peuple vive !

NB: ce texte avait été publié dans mon ancien blog. Mais compte tenu de son actualité, je n’ai fait qu’apporter quelques modifications.

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Ulrich Tadajeu
Ulrich Tadajeu Kenfack prépare une thèse de Doctorat en Histoire Politique à l'Université de Dschang, au Cameroun. Ses domaines de recherche portent sur les comportements politiques, les luttes nationalistes, la reconstruction politique après les épreuves de terreur, la communication politique et le web 2.0. Il est également Community Manager dans une institution universitaire d'enseignement et de recherche.

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